La maison aux deux bras grands ouverts

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aoû
Avertissement: ce texte nous plonge dans un vif désir d’évasion et de vacances. Pour ceux qui, comme nous, carburent encore au son des sonneries cellulaires et des cafés bien tassés, vous aurez été prévenus…
 
Les couleurs sont vibrantes, les sac-à-dos empilés, les accents virevoltent et s’entremêlent ; décidément, je mets le pied dans une auberge de jeunesse. Audrey Gagné, directrice générale de l’Auberge internationale de Trois-Rivières, m’accueille, tout sourire malgré sa matinée qui a débutée sur les chapeaux de roue. On prend place sur des chaises dépareillées, encerclées d’expressions québécoises joliment encadrées, et un air d’éternité se met en place. Les bruits de la ville s’effacent et l’impression d’être dans un doux cocon s’affirme. Il ne manque qu’une coupe de vin. On se garde une petite gêne ; il est 10 heures du mat’.
 
Sans ambages, on se lance sur la question du thème mensuel. « Ton thème m’a poussée à réfléchir parce que, pour moi, une frontière c’est physique. Mais être ici (Auberge), c’est comme un milieu neutre. Pour moi, la frontière n’existe pas. On peut être tout le monde ensemble, se rassembler et vivre une expérience hors du commun. », dixit la protagoniste. Ça met le ton, on poursuit. « Paradoxalement, il y en a des frontières. Les gens en traversent pour venir ici. Nous aussi, on traverse les nôtres. Les gens me parlent de leur culture, de leur vie. Ces rencontres de gens d’un peu partout dans le monde à longueur d’année, ça me pousse à revoir mes façons de penser, de repositionner mes frontières. Où sont-elles finalement? » Un questionnement très à propos dans une actualité politique qui tend parfois à resserrer les barrières à l’échange. Ce n’est apparemment pas le cas ici.
 
En fait, l’ADN du lieu où je me trouve en est un d’ouverture à l’autre, d’hybridation des genres. « Les gens que l’on reçoit ont une ouverture sur le monde, ils sont ouverts à l’idée de partager. Partager leur espace, leur nourriture, leurs histoires. Il y a un minding particulier. Quand j’emploie des gens, je leur dit qu’on a une grosse maison et qu’on reçoit de la visite. » Voilà, c’est probablement ce qui caractérise le mieux le lieu : un espace ouvert, invitant, où l’on s’y sent un peu comme à la maison. Et ça, ça se ressent sur chaque mur, chaque objet où je pose les yeux; le tourisme durable s’incarnant dans plusieurs facettes de l’organisation. « Ce que les gens aiment, c’est que tout ce qu’on voit autour de nous a été fait par quelqu’un, que ce soit de la peinture, des petites notes, des souvenirs. Tout a été fabriqué et placé par nous ou quelqu’un d’autre dans le passé. » Quand le collectif mets la main à la pâte, en découle un espace habité, incarné, vrai.
 

Un réseau à portée internationale

On en veut plus. Qu’est-ce qui caractérise cette petite maison patrimoniale des autres types d’hébergement dispensés au centre-ville? « La particularité est qu’on a un double chapeau : l’Auberge fait partie du groupe Hostelling International mais on est aussi l’Auberge internationale des Premiers quartiers. Notre mission partagée est de faire connaître les peuples, la culture et les gens par l’entremise du lieu, dans un souci de revalorisation du quartier. » Une mission sociale qui s’ancre dans un réseau de plus de 3 300 auberges internationales, situées dans 89 pays. Rien que ça.
 
Une fierté s’allume dans le regard de de notre interlocutrice et on comprend comment sa communauté lui tient à cœur. « Trois-Rivières, c’est beau. Je pense que c’est pour ça que notre amour de la Ville ne s’éteint jamais. On est un beau milieu de vie, on est une place où il fait bon vivre et il faut partager ça.» Une visée inspirante et un sentiment d’appartenance fort : une recette encore plus gagnante que celles de Ricardo. Et la Saguenéenne d’adoption d’en remettre. « On a plusieurs projets qui s’en viennent, en collaboration avec d’autres initiatives citoyennes. On a vraiment hâte. On travaille beaucoup avec le SANA, le Comité de solidarité, la Gazette. Toujours dans l’optique d’ouvrir nos portes et les portes des autres. » On ne manquera pas de te suivre, chère Audrey.
 

Une programmation annuelle en devenir

Alors que la saison touristique s’étend naturellement de mai à septembre, l’équipe de l’Auberge n’entend pas hiverner pour autant. « Notre mission doit vivre à l’année. Dans la Ville, la région, il y a des gens qui viennent d’un peu partout et qui ont des choses à partager, autant sur leur amour du Québec que de celui du pays dont il vienne. Au début, je voulais ouvrir un café interculturel. Je me rends compte que ce n’est pas tant la notion d’un lieu physique que celle de rassembler les gens qui m’interpelle. » Le Café-jasette, une initiative récente qui invite les gens à venir discuter en allemand, anglais, espagnol ou français dans une formule totalement décontractée va en ce sens. Une façon sympathique de quitter nos éternels yes-no-toaster mais aussi de briser l’isolement. « Souvent, on n’a aucune idée mais d’avoir parfois juste écouté quelqu’un, ça peut jouer sur son expérience. Ouvrir nos portes, nos bras, accueillir les gens, ça fait partie de nos valeurs. »
  

Le tourisme, acteur privilégié de l’économie sociale

La voici, la question qui tue : comment peut-on envisager la pérennité entre le milieu touristique et le champ de l’économie sociale ? « Je pense que le tourisme, sous toutes ses formes, apporte énormément aux communautés, autant du côté des voyageurs, que de ceux qui reçoivent. Parallèlement, l’économie sociale a comme rôle de servir à la collectivité. Le mariage est évident.» Un constat fort pertinent, qui appelle à une pluralité de possibles. Et les frontières, que deviennent-elles ? « Je dirais que l’idée, c’est de ne pas avoir de frontières ou, du moins, de les rendre flexibles. Ici, on est un lieu bâti mais on rayonne au dehors des lignes. Au rythme de la société, mais surtout des gens. Pour que tout le monde trouve son bonheur là où il se trouve. » Et ça, c’est une vision de l’économie sociale qui fait notre affaire: décomplexée, ouverte sur le monde et qui se réinvente au contact de l’autre. Tchin! Tchin!