La microbrasserie qui fait son histoire

12
oct
Avec ses cheveux aux épaules et sa barbe un brin hirsute, il est difficile d’imaginer que Simon Bellerose-Veilleux, ce cow-boy nouveau genre, était autrefois ingénieur dans la métropole montréalaise. Celui qui a tout largué il y a quelques années pour suivre une voie qui lui ressemblerait davantage, semble maintenant être totalement sur son X. Projets d’agrandissement, village cow-boy, créations de bières de toutes sortes, l’un des membres-propriétaires de la Microbrasserie À la fût voit grand, loin, avec un aplomb olympien. En selle pour un portrait des plus inspirants!
 
151 ans que cette petite maison située au cœur de St-Tite, voit passer les années. Premier magasin général du village où, selon la légende, Ovila Pronovost (pas Roy Dupuis, le vrai!) allait faire ses courses, le bâtiment ne se doutait sûrement pas qu’un petit groupe de visionnaires allait un jour y brasser une bière reconnue partout au pays.
 
La notoriété de la Microbrasserie À la fût n’est plus à faire. Née lors des premiers balbutiements de l’univers brassicole québécois, la coopérative s’apprête à se doter d’un agrandissement pour souligner ses dix ans d’existence. « L’agrandissement est vraiment le point majeur de notre année. On se donne les moyens pour pouvoir faire autre chose, développer, pour se permettre d’avoir une meilleure vie en entreprise, mais jamais au détriment de la qualité. », annonce Simon Bellerose-Veilleux. Un besoin qui se faisait sentir depuis plus de deux ans, alors que les commandes dépassaient les possibilités de production. « En ce moment, on produit 125 000 litres par année, avec un chaudron de 500 litres. Brasser une bière, c’est entre 6 et 8 heures. Notre nouveau système en brasse 2000 dans le même temps. », renchérit-il. Les plus forts en math auront calculé que c’est un bond de près de 4 fois la production ce qui est loin d’être négligeable.
 
Une certaine virée, il y a deux ans, dans la capitale kitsh de l’amour, Niagara Falls, ne serait pas étrangère à l’engouement pour l’établissement « made in St-Tite ». « On est allés à Niagara Falls au Canadian Brewery Awards et on a gagné des médailles. On était deux et on ne savait pas comment on allait pouvoir les ramener tellement il y en avait. On était en Ontario, avec plein de brasseurs de là. Ça je pense que ça a déclenché quelque chose. » On dirait que oui, cher Simon. À cela s’additionne de belles percées aux États-Unis, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick. Le tout en seulement dix ans, rappelons-le.
 

Un engouement pour les produits locaux

Comment expliquer que de quelques microbrasseries québécoises il y a dix ans, on atteint maintenant le nombre de près de 200 entreprises partout dans la province ? « La population aime le côté local. C’est un produit qui vient de chez nous : les gens sont fiers de ça. On est de plus en plus épicuriens comme québécois, je crois. On aime diversifier notre portefeuille de saveurs. », d’expliquer l’homme aux convictions bien assumées. Une tendance que l’on retrouve aussi dans le pain, le fromage, les produits du terroir. « On achète maintenant des idées, des modes de pensée. On vote par l’assiette. »
 
 
De la passion de bien manger à la création d’une entreprise, il n’y aurait qu’un pas, si l’on en croit notre protagoniste : « Les microbrasseries amènent beaucoup de jeunes, de gens, qui décident de partir une entreprise parce qu’ils aiment ce qu’ils font. Les gens qui aiment la bière vont commencer à en brasser chez eux puis vont se dire : c’est ce que je veux faire de ma vie. » On le ressent, il y une façon de penser, une idéologie qui attire vers ce secteur. Loin de craindre la concurrence, les brasseurs travaillent plutôt ensemble. « Je pense qu’il y a de la place dans chaque ville, chaque village, pour avoir une petite microbrasserie. Il y a un sentiment entre les microbrasseries; on travaille ensemble dans le fond. » La force du groupe pour proposer un marché différent, pluriel, ouvert à la diversité : on aime.
 

Le modèle coopératif pour faire autrement

En suivant cette ascension rapide, il pourrait être possible de perdre de vue l’ADN premier du projet. Pourtant, selon notre protagoniste, le fait d’être sous un mode coopératif permet de maintenir le cap vers les valeurs intrinsèques qui font de l’équipe d’À la fût un modèle en économie sociale. « On ne base pas notre entreprise sur le seul principe de faire de l’argent, mais plutôt sur des valeurs, l’environnement, le travail d’équipe, la qualité du produit. On va toujours prioriser ça. Je pense que l’économie sociale ramène à ça : une certaine qualité, un milieu familial, un bien commun. », témoigne cet homme de cœur. Car au-delà des honneurs et des quelques tempêtes, il y a ce qu’il qualifie de « sa famille », qui fera toujours cohabiter harmonieusement valeurs humaines et économiques. On aurait voulu dire mieux, qu’on n’aurait pas pu.
 
Et où se place l’innovation dans ça ? « J’ai l’impression que le mariage innovation et économie sociale se fait tout seul. On n’est pas pris dans un cubicule, seuls, à devoir produire, produire, produire. L’innovation vient plus facilement dans nos entreprise, parce qu’on a le temps de penser, de rencontrer des gens de la communauté, des gens qui ont des idées et qui nous ressemblent. On fait affaire avec des fournisseurs comme nous, avec les mêmes valeurs. », de conclure celui qui a vraisemblablement saisi l’essence de notre thématique mensuelle. L’innovation oui, mais intelligente, naturelle, arrimée aux besoins d’une communauté.
 
Vérité. C’est le terme qui me reste en tête bien après la fin de l’enregistrement de cette entrevue et le dernier éclat de rires (il y en a eu plusieurs !). Malgré des projets d’expansion, la conquête de nouveaux marchés, le nombre de ressources humaines qui a augmenté, l’équipe d’À la fût est restée vraie, fidèle à ses convictions de base, attachée à son pays d’appartenance. Les dix prochaines années peuvent arriver, on ne perdra rien de notre fierté d’avoir cette entreprise d’économie sociale en nos terres mauriciennes !