Le média écrit au service du bien commun

14
sep
Sur les médias sociaux et traditionnels, défilent des informations en vrac, du nouveau-né d’une amie lointaine aux attaques syriennes, en passant par un obscur événement underground. Si bien qu’on en vient à lire en diagonale, sans se soucier du pourquoi et du comment. Ce n’est pas le cas de Steven Roy-Cullen, directeur général de la Gazette de la Mauricie. Toujours, il creuse, petite fourmi travailleuse, pour comprendre, questionner, réagir. En résulte un média arrimé à sa communauté, à son époque, un média 4.0. Portrait.
 
Casque à vélo dans les mains, mon interlocuteur de ce petit matin sans soleil est tout sourire. Aucunement intimidé par la formule de l’entrevue dont il connaît les codes, il ne se fait pas prier pour sauter à pieds joints dans notre thème mensuel : l’hybridation. « L’hybridation pour moi c’est de jongler avec les différentes réalités de la Gazette. On a le web, le côté journal. Il y a aussi la gestion avec les clients et avec les bénévoles. On a plusieurs réalités. Tout se rapporte toutefois à une même idée, notre mission, qui est la promotion du bien commun.», m’expose-t-il d’emblée. Une image d’homme-orchestre me vient en tête, trouvant son équilibre entre sa philosophie sociale et les réalités médiatiques effrénées actuelles.
 
Le défi est considérable car le visage de la communication est, en effet, en pleine mutation. « Je pense que c’est un constat général que les médias écrits sont en perte de vitesse. On doit un peu changer notre discours, adapter la façon dont on transmet l’information. Aujourd’hui, tout va vite. Le rythme est effréné. On doit sortir du contenu constamment. C’était déjà ça quand les premières stations de nouvelles en continu sont sorties. Aujourd’hui, avec les Twitter, Facebook, c’est encore plus rapide, multiplateformes.», explique celui qui croit toutefois que le journal papier est là pour rester. « Le matin, il n’y a rien de mieux qu’un journal et un café ! » Amen!
 

Une volonté de transformation sociale

Emportés par cette envolée discursive emballante sur l’avenir des médias, nous revenons toutefois vers ce qui fait l’essence de cette entreprise d’économie sociale mauricienne et sur la passion que son directeur entretient avec sa communauté. « La Gazette, c’est un outil d’éducation populaire. Et qui dit éducation populaire dit qu’on veut être le plus accessible possible. Ça ne veut pas dire édulcorer notre contenu. Le produit doit être de haut niveau, mais accessible. », dixit cet homme engagé, fortement ancré dans sa collectivité. Car on peut dire que les aspirations de l’homme en face de moi sont grandes, nobles. « Ma motivation première quand j’ai commencé à travailler à La Gazette a été de promouvoir le changement. Dans mes emplois précédents et mes implications bénévoles, j’ai toujours voulu changer le monde, à ma façon, à petite échelle. C’est un peu mon leitmotiv. » Une espèce qui se fait trop rare ces temps-ci.
 
Et d’en rajouter : « Je le dis souvent : je ne serais rien sans ma communauté. Donc, j’espère que la Gazette, par l’information qu’on partage, suscite une certaine transformation sociale. Selon moi, le désir d’information est à la base de la transformation sociale. Car si tu n’es pas bien informé, que tu ne sais pas ce qui se passe dans ta société, dans ta communauté, tu ne pourras pas agir dessus.» On ne peut qu’approuver. Mais concrètement, comment réaliser un dessein aussi vaste, comment faire une différence avec les moyens disponibles? « Notre force tient beaucoup dans notre liberté de pouvoir choisir des sujets d’intérêt général qui touchent des enjeux qui sont d’actualité, mais qu’on va traiter plus en profondeur. » En découlent des thématiques mensuelles décortiquées, analysées, vulgarisées. Des dossiers à faire rougir l’équipe d’Enquête.
 

Un contenu démocratisé

Le travail semble colossal. Pourtant, les projets s’avéreront encore nombreux cette année à la Gazette, particulièrement sur le web. « On a développé un studio mobile communautaire. On avait un besoin au niveau de la production de contenu et plusieurs organismes n’étaient pas très visibles au niveau du multimédia. De pouvoir créer leur propre matériel professionnel pourrait leur permettre d’avoir du contenu à diffuser. Donc, le studio mobile communautaire est disponible aux citoyens, aux organismes qui en font la demande. Et nous, on est premiers diffuseurs. C’est donc un échange de service. C’est dans un but de démocratiser le virage numérique, de permettre l’accès aux organismes.» Un rapport gagnant-gagnant qui a déjà mené à plusieurs collaborations fructueuses depuis le début du projet, il y a à peine un an.
Un autre projet lui chatouille le bout des lèvres. Traitant d’innovation sociale cette fois. Mais il est trop tôt… ce sera pour une prochaine fois.
 

Un projet global, au service du collectif

« Je pense que l’hybridation, c’est la définition même de l’économie sociale », amène notre protagoniste. « Ce sont des interrelations entre le milieu économique et notre communauté. On est hybrides d’office, par essence. On est inter reliés, interconnectés.» Inspirant. Mais comment cela se transpose-t-il dans la réalité d’une entreprise d’économie sociale qui œuvre en communication écrite ? « Par la démocratisation du virage numérique et de l’information! De l’information créée par et pour la communauté. Notre stratégie est un contenu qui implique les gens. Je suis le seul employé. La Gazette, c’est essentiellement des bénévoles. Plus ils sont engagés, fiers de ce qu’ils font, plus ça rayonne. En réalisant la recherche, la rédaction, ils en parlent autour d’eux, ils s’approprient le sujet. C’est ce qu’on souhaite : l’engagement. » Une porte ouverte aux collaborations et aux plumes qui s’oublient. Ça vous dit?
 
Le magnéto s’éteint et pourtant l’ambiance est encore là, suspendue dans cette odeur de café matinal qui se fait torréfier, dans ces bruits de gens qui se racontent leur vie tout doucement. L’utopie d’une communication plus vraie, plus connectée à sa communauté plane encore au-dessus de notre tête. Et je me dits que c’est sûrement un peu ça que les danois appellent le hygge.