Un espace pour la vie

20
déc

En entrant dans l’Auberge auto-gérée des étudiantes sages-femmes québécoises, je replonge instantanément dans l’ambiance de mes études à l’UQAM : meubles chinés, toiles colorées aux murs, affichettes de femmes inspirantes sur chaque porte, arôme rassurante de café. Quelques minutes dans ce lieu de la rue Papineau, à Trois-Rivières, et je me sens apaisée, protégée du froid extérieur par une large fenêtre qui laisse poindre les derniers rayons de soleil de l’après-midi. L’analogie est trop bonne pour que je me permette de penser, furtivement, à ces petits bébés qui attendent sagement leurs arrivées en ce monde, bien au chaud dans le ventre de leur maman. Car, après-tout, je suis dans un lieu unique au Québec qui dessert celles qui se dévouent à donner rien de moins que… la vie.

En ce milieu d’après-midi, le tête à tête avec Camille La Rochelle, présidente de l’Association de l’auberge, est des plus paisible. Tout sourire, la jeune femme qui en est à sa troisième année de Baccalauréat de pratique sage-femme à l’UQTR, m’explique calmement en quoi ce projet, né dans la tête d’une étudiante, fait sens pour elle et ses compères. Pourtant, je n’ai peine à imaginer que l’échange aurait pu être un brin plus agité à l’«heure de pointe» du souper, alors que l’auberge peut accueillir jusqu’à 35 personnes dans les deux appartements 5 et demi et le dortoir que composent l’établissement. L’ambiance doit y être électrisante, d’autant que nombreuses sont les jeunes femmes à être elles-mêmes mamans, intégrant leur marmaille à ce joli tohu-bohu. La communauté dans chaque pouce carré. 

De l’utopie collective, à sa consécration

La structure du baccalauréat étant plus pratique que théorique, les étudiantes doivent effectuer plusieurs déplacements entre leurs lieux de stages situés aux quatre coins du Québec et l’Université où elles reçoivent quelques journées de cours par session. Avant l’ouverture de l’auberge, les filles s’entassaient souvent pour les quelques jours de cours, dans l’appartement d’une amie pratiquant près d’ici, faute de moyens de se payer une chambre d’hôtel ou un logis à plus long terme. « Ce n’était pas l’idéal. C’est là que l’idée d’avoir une maison à nous, qui est grande et qui peut accueillir plein de monde, a germée. Une maison qui répondrait vraiment à ce besoin-là d’être hébergées pour des courts moments», explique Camille. Une initiative répondant à un besoin  criant, telle est donc la base de cette OBNL récemment créée par des jeunes femmes plus que motivées.

L’élan est d’autant plus fort qu’il est propulsé par l’appui de l’ensemble de l’Association étudiante en pratique sages-femmes, D’ailleurs, tous ses membres paient une cotisation annuelle à l’auberge, assurant ainsi une partie de son financement. À ceci s’ajoute naturellement le loyer et la cotisation des dortoirs, mais également bon nombre de bourses remportées pour le caractère novateur du projet. Car les filles étonnent par leurs modèles d’affaires et leur vision entrepreneuriale à vocation collective. Et elles rayonnent bien au-delà de la seule communauté étudiante. La preuve : elles ont remporté un prix dans la sélection nationale du Défi OSEntreprendre cette année. Comme quoi rêver fort peut faire avancer à grands pas… et pour longtemps. Car le projet se veut durable, porteur pour des générations de sages-femmes à venir. « Acheter une maison, trouver le financement, les meubles, on ne fait pas ça pour deux ans. On avait chacune des forces et d’avoir été ensemble, ça a développé de façon exponentielle notre potentiel. Le choix de l’OBNL, c’est qu’on voulait quelque chose de permanent, de pérenne.», explique celle qui croit fermement que la structure collective permettra d’atteindre ce dessein de longévité. Et on la croit.

Pour des rencontres, en «famille»

Quiconque s’étant déjà exilé loin du cocon familial sait reconnaître la valeur d’un lieu d’appartenance dans son lieu d’adoption. Un ancrage pour se tisser de nouvelles histoires, se redéfinir loin du moule trop connu. « C’est ce que l’auberge a créé et on ne s’attendait peut-être pas à ça. Oui, c’est un lieu de logement, mais aussi de rassemblement, une maison. Ça c’est une richesse qu’on avait sous-estimée et qu’on apprécie vraiment maintenant. », de souligner la jeune femme, visiblement heureuse de cette tangente inattendue. Du projet initial, en ressort donc un milieu de vie animé de soirées de projection, de conférences sur des sujets de toutes sortes, de joyeux pot-luck partagés. Là des conseils à une étudiante de première année un peu déboussolée, ici des encouragements lors d’une période plus aride. Toujours dans un climat de convivialité rappelant la vie de famille.  

Comme dans les meilleurs foyers, des principes doivent être mis en place pour assurer un vivre-ensemble harmonieux. D’où le cadre d’auto-gestion choisi pour le lieu, tel que l’expose la présidente : « Au début de la session, on a eu une réunion avec toutes les filles qui désirent habiter à l’auberge. Il y a quatre comités qui s’y sont créés : entretien, communications, financement et socio-culturel. Chacune est encouragée à participer à au moins un comité mais il y en a qui sont sur plusieurs. » Une organisation qui a fait ses preuves, et qui porte des valeurs démocratiques : on dit oui !

Le début d’une grande histoire

À peine trois ans que ce projet collectif a été accouché (jeu de mot un peu bancal, on sait), que des rêves d’agrandissement se pointent déjà le bout du nez. Notamment au niveau du dortoir pour permettre au plus grand nombre possible de jeunes étudiantes de bénéficier des avantages de l’auberge. On aimerait également avoir une salle commune plus vaste pour soutenir la vie démocratique de l’organisation. Bref, les idées de développement sont nombreuses et sont portés par une philosophie qui dépasse les murs physiques du bâtiment trifluvien. Car la vision en filigrane se veut foncièrement communautaire pour notre protagoniste: « l’idéal serait de développer davantage l’esprit de communauté des gens. Que la société favorise des initiatives citoyennes, des lieux publics qui font se rencontrer les familles. » Cette blonde aux yeux rêveurs ne demande pas mieux que l’idée d’auberge fasse des petits (celui-là, on l’assume !) pour propager le concept d’immobilier collectif étudiant ailleurs dans la province. On peut donc penser que cette belle histoire n’en est qu’à ses débuts. Et on le souhaite ardemment.

Habituellement, on sortirait quelques mots poétiques pour terminer ce texte avec force. Ou on chercherait un jeu de mots cocasse pour vous décrocher un sourire. Mais les mots de Camille sont trop forts pour ne pas lui donner le dernier mot, alors on s’incline doucement pour laisser toute la place à cette jeune-sage : «Je pense que pour tout groupe, association, on est un exemple de petite idée, de besoin qui pointait et qui marche ! Il y a sûrement d’autres étudiantes avant Sandra (la fondatrice) qui avaient eu l’idée mais qui trouvaient ça trop gros, qui se disaient que ce n’était pas possible. Mais un groupe y a cru et c’est incroyable à vivre au quotidien, de réaliser qu’on peut partir d’une idée et changer les choses, grâce aux efforts de tout le monde. C’est une belle leçon qui montre que ça vaut la peine d’oser, de pousser les choses un peu plus loin. L’auberge, pour moi, c’est un exemple de réussite. »