Une histoire écrite par les générations

30
avr

Avril 2018. Le ciel semble vouloir nous tomber sur la tête, chargé d’une grêle digne du mois de janvier. Derrière les fenêtres du bureau où on m’accueille, le lac Saint-Pierre, ce joyau régional, s’agite dans un camaïeu étourdissant de gris. C’est d’une beauté rare, forte, qui me sidère. Je voudrais arrêter le temps dans ce «plus beau bureau du monde», comme l’autoproclame son détenteur,  le directeur général  de Plein-Air Ville-Joie, Philippe Roy. Pourtant, ils sont là, trois générations qui m’attendent pour me parler de leur vision de la base de plein air. La table est mise pour des échanges inspirés, sur fond de tempête printanière.

Si les murs savaient parler, ils raconteraient probablement les sœurs Dominicaines qui, manches relevées, ont trimé pour offrir un lieu d’évasion aux orphelins sous leur tutelle de 1943 à 1992. Ils se remémoreraient les petites têtes blondes aux cœurs parfois écorchés qui foulaient la plage, grimpaient aux arbres, s’entassaient bruyamment dans les dortoirs. Ils nommeraient aussi les grands bouleversements des années 1990 au cours desquelles le gouvernement du Québec créera les Centres jeunesse pour prendre la relève des communautés religieuses dans la prise en charge des enfants dans le besoin menant à la mise sur pied de Plein Air Ville-Joie. Si les murs savaient parler, ils raconteraient les premières années de l’organisme à but non lucratif et ses actions pour maintenir sa mission sociale et son accessibilité. Ils nommeraient tout le chemin parcouru à force de volonté et de don de soi.  Mais voilà, les murs ne s’expriment pas. À leur place, entrent en piste trois protagonistes, Paul Gentes, Étienne Richard et Philippe Roy, respectivement Président du conseil d’administration, Responsable de l’animation et Directeur général, qui en ont tout autant à raconter.

Un joyau naturel reconnu mondialement

Quand la nature se montre collaborative, le site, qui flirte quotidiennement avec les eaux exceptionnelles du lac saint-Pierre, réserve mondiale de l’UNESCO, est un des plus bel oasis de Trois-Rivières, voire de la Mauricie.  Ce n’est pas pour rien que l’endroit figure au sommet de la liste de nombreux amoureux de la nature… et de leur douce moitié, le lieu étant fortement convoité pour les mariages qui s’y tiennent. Avec un panorama de la sorte, l’organisation pourrait très bien capitaliser sur ce seul atout. Ce serait mal connaître Philippe Roy, ce récréologue de formation pour qui l’expérience du visiteur est capitale, et ce, peu importe sa condition sociale ou physique.

Camps familiaux, expositions biannuelles, répit aidant-aidé, éducation à l’environnement, espace de récréotourisme et d’activité de plein air, jardin communautaire, projet d’entrepreneuriat social, féérie en forêt, croque-livres : la liste des projets portés par l’organisation est ahurissante. Et pourtant, elle fait toujours sens avec la mission léguée par les religieuses, soit d’offrir un milieu de vie favorable à l’épanouissement et au bien-être personnel dans un cadre naturel d’exception et plus particulièrement pour certaine clientèle dans le besoin. Mais, avec ceci de différent aujourd’hui : elle intègre une nouvelle culture entrepreneuriale, appuyée par une image communicationnelle renouvelée et des procédures organisationnelles revues. Ceci n’est pas pour déplaire aux nouvelles générations, convoitées par l’organisme comme vecteurs d’une nouvelle appropriation du lieu, et ce, éventuellement aussi par la communauté.

Un tryptique générationnel en dialogue

Bien que le fil d’Ariane de la mission sociale tisse toujours les assises du lieu, la base de plein air est dans une phase de transformation, transformation qui s’écrit par les trois générations avec qui je dialogue en ce froid lundi de printemps. Comme l’explique Philippe Roy : « Notre mission est en train de s’actualiser. Auparavant, l’accent était mis sur des clientèles familiales ayant des besoins particuliers, surtout financiers. Maintenant, nous avons élargi notre rôle afin de permettre un accès privilégié à ce site et pour accueillir des jeunes ayant des besoins de tout acabit, mais également pour développer un volet de sensibilisation à l’environnement par exemple. » Ainsi, l’ADN développé par les religieuses se voit bonifié par de nouveaux axes de développement, bien ancrés dans les préoccupations actuelles. Et c’est indispensable, l’organisation se retrouvant à un carrefour : la communauté, vieillissante, devra sous peu céder son lègue, qu’elles supportent depuis plus de soixante-cinq ans.

La réponse à ce défi se trouve peut-être justement dans le dialogue entre les générations. Paul Gentes explique : « Nous sommes trois générations qui œuvrent ensemble. Les Y développent les communications, les X sont à la logistique et les boomers à la gouvernance. Nous avons des façons de faire très différentes mais une valeur transcende les générations : l’engagement ». Parce que c’est ce que ce lieu unique appelle : le désir de s’impliquer pour conserver l’accessibilité de cette portion du lac, la volonté de se dépasser pour donner un sourire aux enfants et d’offrir du répit et un moment unique aux personnes qui utilisent les services de la base. Étienne Richard rajoute : « Ma génération est motivée par le fait d’aider la communauté, dans la mesure où ça nous emmène des défis, où ça fait sens pour nous. On veut aimer ce qu’on fait, revenir le soir à la maison avec un sourire. » Ça semble être manifestement le cas pour ce jeune homme qui parle avec passion de son rôle dans l’organisation.

Les trois hommes sont unanimes : l’organisation doit s’assurer d’innover. Pour motiver les jeunes, comme Étienne, à l’action. Pour soutenir les « robins des bois du plein air et des temps modernes », comme Philippe, dans des idées de développement. Pour conserver les porteurs de mémoire, comme Paul, près de l’organisation. Une innovation réfléchie, ancrée apportant une plus-value à nos communautés. Pour permettre, pendant des générations encore, aux familles à faibles revenus d’avoir accès à des vacances. Pour redonner le loisir aux enfants d’être des enfants, tout simplement. L’intergénérationnel au service des générations futures : un développement qui peut qu’en être durable !